Agilité : Evolution vers l’homo-complexus

Agilité : Evolution vers l’homo-complexus

Notre espèce est stupéfiante, elle ne cesse d’évoluer. L’homme d’hier n’est pas l’homme d’aujourd’hui. Au delà de l’aspect anthropologique, je souhaite dans ce billet, expliquer en quoi selon moi, l’homme a entamé un tournant majeur dans l’histoire de son évolution.

Commençons par un fait historique, nous sommes officiellement sortis du néolithique il y a quelques dizaines d’années. Le néolithique correspond à cette période, qui a duré 9000 ans, où notre espèce a maitrisé la domestication de la faune et de la flore et est devenu, dans sa globalité, paysanne. Au début de notre siècle, 75% des populations des pays similaires à la France habitaient en milieu rural et avaient une expérience directe de l’agriculture, aujourd’hui ce chiffre est descendu à 1% et continu de décroitre.

C’est un fait intéressant pour le systémicien que je suis, car l’exode rural a bouleversé la complexité de nos sociétés. Les populations se sont agglomérées en des systèmes complexes que sont les villes. Un système complexe se définit comme un système composé d’un grand nombre d’entités en interaction locale et simultanée qui ne permet pas à un observateur de prévoir les comportements de ce système. Les villages se sont vidés et les villes se sont remplies, augmentant de fait le nombre d’individus en présence et le nombre d’interactions possibles.
Ce big bang de complexité a conditionné toute la suite.

Le développement des moyens de transports s’inscrivit dans cette tendance. Par les moyens de transports, notre espèce a réduit les distances sur terre permettant de relier les villes et, de fait, permettre la création d’interactions supplémentaires. Le début du siècle voit l’apparition du transport individuel rapide: la Ford T.
Je reviendrais sur Henry Ford plus tard dans le billet, mais je souhaite faire un aparté pour mettre en exergue mon propos en m’appuyant sur un témoignage historique d’Henry Ford lui-même. Cette fameuse phrase qu’on lui prête “Si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient, ils auraient répondu des chevaux plus rapides“. Certains se servent de cette citation pour soutenir le fait que le client ne sait pas ce qu’il veut! C’est une lecture incorrecte, les gens savent ce dont ils ont besoin mais ignorent le produit qui y répond. Mais l’élément que je trouve le plus intéressant dans le contexte de ce billet, c’est le témoignage historique suivant: Les hommes de cette époque avaient besoin d’aller plus vite!

C’est là aussi un élément intéressant, la tendance est à l’augmentation des interactions par la réduction des distances ! Notre monde se complexifie. Notre espèce en est l’instrument.

Autre fait historique qui vient confirmer cette tendance: l’avènement des réseaux. Internet d’abord, qui émerge pour servir de tremplin à une avancée extraordinaire du monde de la télé-communication au sens large. La portabilité du téléphone, l’utilisation massive du SMS, puis l’apparition des réseaux sociaux…

Ce que les moyens de transports avaient entamé, les télé-communications et les technologies de l’information l’ont achevé: faire disparaître, purement et simplement, la notion de distance entre les individus. Nous sommes à un niveau de complexité jamais atteint dans notre histoire. L’homme est passé d’un monde où il se définissait dans un espace métrique à un monde où il existe dans un espace topologique. Joignable en tout lieu et tout instant… tout individu peut entrer en contact avec n’importe quel autre individu dès lors qu’il a accès à son espace topologique (mail, téléphone, twitter, facebook…). C’est un fait majeur pour l’évolution de notre espèce.

Si nous prenons un peu de recul, nous pouvons établir le constat suivant: Notre espèce est devenue un système complexe de 7 milliards d’entités dont les interactions ne sont pas limitées par la distance.

Nous faisons partie du système le plus imprédictible qui soit à ma connaissance. Dès lors, il est inconcevable de penser que notre espèce n’évoluera pas pour s’adapter à ce nouvel environnement. Elle le fera comme elle l’a toujours fait.

 

L’Agilité représente cette mutation de notre espèce

 

Nous nous sommes inconsciemment adaptés à ce nouveau monde. L’adaptation la plus visible est le fait que nos habitudes de consommation aient drastiquement changé. L’homme d’aujourd’hui achète et jette, il ne répare pas. Il fait le buzz mais ne fait plus carrière. Nous avons un besoin effréné d’innovation.

Rien ne reste figé très longtemps car notre vision de ce qu’est un produit a changé. Nous ne pourrions plus nous satisfaire d’une vision finie et limitée d’un produit. Henry Ford ne ferait pas long feu dans le monde qui est le notre. A son époque le monde n’était pas aussi complexe qu’aujourd’hui et c’est pourquoi il a pu, en son temps, imposer sa définition de ce qu’était une voiture.  Poussant même le vice jusqu’à déclarer qu’il n’avait pas de problème à ce qu’un client choisisse la couleur de sa Ford T tant que celle ci était du noir (car la peinture noire séchait plus vite).

Henry Ford n’a pas fait qu’imposer une vision du produit, il a crée un ilot ordonné dans un monde en voie de complexification. Dans son ilot, pas de concurrence, pas d’alternative, un consommateur docile… un petit espace prédictif dans lequel les comportements étaient linéaires: on achetait la voiture que l’on fabriquait. Le processus de fabrication était très prédictif car le produit était lui tellement prévisible: une Ford T noire qui sera achetée.
Son petit ilot n’a pu résister à la concurrence et au besoin de diversification du produit. Ironiquement, c’est Henry Ford qui en introduisant l’augmentation des salaires afin de limiter le turn-over et augmenter le pouvoir d’achat, va créer chez les ouvriers le “vouloir” d’achat et permettre l’émergence de la concurrence.

En Europe, nous avons hérité du Fordisme avec le plan Marshall en 1947, au sortir de la seconde guerre mondiale. Les Etats-Unis avaient quant à eux généralisé le Fordisme comme solution à la crise de 1929. Cet héritage nous en gardons des traces jusqu’à aujourd’hui. Ce modèle de production devenait, les années passant, de plus en plus en décalage avec la complexification du monde, l’exode rural ayant déjà commencé à cette même époque.

Quelques décennies plus tard, de l’autre côté de la planète, émerge un nouveau modèle de production qui vise à réduire le gaspillage: c’est à dire livrer ce que veut le client juste au moment où il le veut. Cette avancée que nous devons à Toyota est venu répondre au besoin de diversification du produit que réclamait notre système.

Ce modèle, qui vient du Japon lointain, va se propager d’autant plus facilement que l’Homme a déjà commencé à réduire les distances sur terre.

 

L’ère du produit complexe

 

Nous voici à présent dans la société de l’information ou société de la connaissance, nous sommes sortis de la société industrielle qui a peu durée mais dont nous héritons la façon de concevoir le produit. Les usines nouvelles créent de l’information: du logiciel et du contenu pour l’essentiel. Mais force est de constater que les modèles hérités de notre période industrielle ne semble pas fonctionner comme nous aurions pu le prévoir. De nombreux rapports indiquent que le pourcentage de réussite des projets informatiques est calamiteux.

Dans un monde devenu si complexe, il semblerait qu’une approche prédictive dans la façon de concevoir le produit ne soit pas adapté à un monde en constante modification. Comme essayer de prévoir l’atterrissage d’un avion de chasse sur un porte-avion qui ne cesserait de bouger et ne communiquerait sa position qu’une fois par semaine.

Des universitaires japonais, Takeuchi et Nonaka, vont s’intéresser à cette problématique et le résultat de leurs travaux sera publié en 1986 dans le Harvard Business Review sous le titre The New New Product Development Game. En somme, la nouvelle façon de concevoir le produit nouveau, nous conduit à abandonner une gestion prédictive du processus de conception pour privilégier une gestion empirique du processus. L’empirisme semble plus adapté au contexte complexe. La suite vous la connaissez, les créateurs de Scrum se baseront sur les travaux de Takeuchi et Nonaka pour proposer un cadre de travail adapté à la conception de produit complexe.

 

Le système dont nous faisons partie ne fait que répondre au besoin de sa propre évolution

 

De retour dans notre présent, où en sommes nous de notre rapport à la complexité ? Je constate que notre espèce commence à prendre conscience de la nécessité d’une approche empirique pour concevoir un produit complexe. Mais je constate aussi que les sous-systèmes que constituent nos entreprises ne sont pas tout à fait adaptés pour gérer la complexité dans laquelle elles baignent.

La lenteur du mécanisme de prise de décision, la créativité bridée, le leadership émergent muselé…caractérisent la majorité des entreprises. Les types d’organisations hérités de l’ère industrielle n’ont pas laissé place à l’émergence de types de gouvernance nouveaux. Certains visionnaires tentent, cela dit, des expériences à travers le monde, ce qui témoigne du fait que le système réclame des entreprises plus adaptées à un environnement complexe.

Nous disposons d’assez de données pour pouvoir dire que les produits conçus avec un processus empirique sont généralement des succès. Cette réussite se base sur le fait que les boucles de rétro-actions sont rapides et que l’équipe est auto-organisée, diversifiée culturellement, multi-disciplinaire et réduite en taille. Une équipe comprise entre 3 et 9 personnes qui va rapidement au contact de son environnement afin de valider sa proposition de valeur.

C’est une donnée intéressante qui nous pousse à repenser la manière dont grandissent nos entreprises. L’histoire d’une entreprise débute toujours par un groupe réduit d’individus partageant une vision et une mission. Une proposition de valeur pour des utilisateurs potentiels et des valeurs qui vont guider les décisions de ce groupe réduit d’individus. Puis si cette entreprise survit et suscite un intérêt grandissant, elle va avoir tendance à vouloir s’agrandir. Va rapidement pour elle se poser le sujet de la scalabilité.

En observant les exemples de scalabilité dans la nature, nous constatons l’existence d’un pattern commun: le fractal. Que nous retrouvons, aussi bien, dans les plantes que dans les systèmes stellaires en passant le réseau vasculaire humain. Ce type d’organisation est le plus adapté à l’invariance d’échelle, c’est à dire qu’elle n’est pas affectée par un changement de forme. L’autosimilarité est le caractère d’un objet dans laquelle on peut trouver des similarités en l’observant à différentes échelles. Une entreprise qui se réplique plutôt qu’elle ne prend en tour de taille, semblerait donc être le type de scalabilité ayant le plus de chance de s’adapter à des changements de l’environnement tout en conservant une cohérence globale.

Nous découvrons empiriquement comment construire l’entreprise Agile, chaque entreprise est différente mais pour pouvoir survivre dans un environnement en constante complexification, l’intuition nous dit qu’elles seront certainement un réseau de sous-systèmes autonomes en interaction. Ces sous-systèmes partagerons le même ADN pour assurer la cohérence du système global mais seront autonomes pour permettre la prise de décision locale. L’entreprise Agile se basera essentiellement sur les individus qui la composent, ces individus évoluerons dans un espace où il leur sera possible d’exprimer pleinement ce qu’ils sont afin de faire émerger l’intelligence collective et la pensée créative. Créativité qui est synonyme d’adaptabilité dans un environnement extrêmement changeant.

L’homo-complexus est l’Homme qui a conscience de sa propre complexité et de celle du monde dans lequel il évolue. La distance n’est pas, pour lui, un obstacle aux interactions avec les autres. Ses interactions sont basées sur la transparence réelle. Il se sait responsable du système qu’il intègre. Il appartient à plusieurs systèmes à la fois et cherche à créer des interactions entre ces systèmes lorsque celles-ci n’existent pas. L’Homme complexe cherche à connaitre rapidement la conséquence de ses actions sur le monde car de l’expérience vient la connaissance. Il n’a pas la prétention de vouloir changer le monde car il a conscience que le monde change déjà tout seul. Et que pour aider le monde à changer, il fallait commencer par changer soi-même.

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